Il y a quelque chose d’inquiétant dans la manière dont l’USS Abraham Lincoln continue de tenir la mer. Depuis plus de 250 jours, le porte-avions et ses quelque 5 000 marins et Marines sont engagés dans un déploiement qui n’en finit plus. Le navire a passé plus de 200 jours sans véritable escale, battant au passage un record moderne de présence continue en mer. Or, derrière les statistiques de puissance et les communiqués du Pentagone, une autre réalité apparaît : celle d’un équipage épuisé, confronté à des difficultés qui vont de l’approvisionnement aux conditions de vie, en passant par la santé mentale.
Le 16 août, l’amiral Brad Cooper, commandant des forces américaines au Moyen-Orient, s’est rendu à bord du Lincoln. Il a reconnu que les longues périodes en mer étaient « singulièrement éprouvantes et rudes », tout en saluant la « résilience » de l’équipage. Une formule militaire classique qui sonne pourtant étrangement dans le contexte actuel.
Car les témoignages accumulés ces dernières semaines décrivent une situation autrement moins maîtrisée. Des familles de marins ont fait état de pénuries de nourriture et de produits essentiels, de problèmes de plomberie, d’eau contaminée, de difficultés d’hygiène et d’un moral en baisse. Plus préoccupant encore, plusieurs incidents impliquant des marins ayant tenté de passer par-dessus bord ont été rapportés. Military Times a notamment relaté le cas d’un marin dont la famille affirme qu’il avait été soumis à une forte pression avant de tenter de se jeter du porte-avions.
La Navy conteste une partie de ce tableau et insiste sur les dispositifs de soutien psychologique disponibles à bord. L’amiral Cooper affirme même que le Lincoln présente l’un des taux les plus faibles de problèmes de santé mentale parmi les onze porte-avions américains en service. Mais cette défense statistique ne suffit pas à effacer les témoignages des familles ni les inquiétudes exprimées au Congrès. Surtout, le problème dépasse désormais le seul cas du Lincoln.
Une flotte qui tourne à crédit
Le précédent du Gerald R. Ford aurait dû servir d’avertissement. Plus tôt cette année, ce porte-avions avait lui aussi connu un déploiement exceptionnellement long, atteignant 326 jours, un record depuis la guerre du Vietnam selon les éléments rapportés par la presse américaine. Des incidents, notamment un incendie dans une buanderie et des problèmes de sanitaires, avaient alors alimenté les interrogations sur l’état des bâtiments et la fatigue des équipages.
Pris isolément, chacun de ces incidents peut être relativisé. Un porte-avions nucléaire de près de 100 000 tonnes est une ville flottante de plusieurs milliers d’habitants : les pannes, les problèmes logistiques et les incidents de la vie quotidienne sont inévitables. Le Wall Street Journal a d’ailleurs souligné que certains témoignages concernant les toilettes du Ford avaient été largement exagérés. Mais ce serait manquer l’essentiel que de s’arrêter à ces détails. Le problème de fond est celui du rythme auquel la marine américaine utilise ses bâtiments et ses équipages.
Les déploiements conçus pour durer six ou sept mois s’allongent désormais bien au-delà de cette durée. Le Lincoln en fournit un exemple spectaculaire. Parti de San Diego pour un déploiement initial dans le Pacifique, le bâtiment a été redirigé vers le Moyen-Orient dans le contexte de la guerre contre l’Iran. Depuis, les prolongations se sont succédé. La conséquence est mécanique : lorsqu’un porte-avions reste en opération pendant des mois supplémentaires, il faut bien repousser ailleurs les périodes de repos, de maintenance et de remise à niveau. C’est là que se trouve la véritable fragilité.
Le paradoxe de la puissance américaine
Washington dispose encore de la marine la plus puissante du monde. Mais une flotte peut être technologiquement supérieure à toutes les autres et néanmoins être surexploitée. C’est précisément ce que suggèrent les difficultés actuelles. Les États-Unis veulent maintenir simultanément une présence navale crédible dans plusieurs régions : Moyen-Orient, Indo-Pacifique, Europe. Or le nombre de porte-avions disponibles reste limité. Lorsqu’une crise éclate, il faut donc déplacer les mêmes bâtiments, prolonger leurs missions et repousser les rotations.
Le résultat est un cercle vicieux : plus les navires sont sollicités, plus les équipages s’épuisent et plus les périodes de maintenance deviennent difficiles à absorber. Et plus les bâtiments restent longtemps en service opérationnel, moins la Navy dispose de marges pour les retirer du théâtre. L’arrivée du George Washington dans la région illustre parfaitement cette tension. Le porte-avions, qui faisait auparavant partie du dispositif américain dans le Pacifique, est désormais envoyé vers le Moyen-Orient pour soulager le Lincoln. Autrement dit, Washington ne résout pas réellement le problème : il le déplace.
Une logistique fragilisée par la guerre
La situation du Lincoln a en outre été compliquée par les attaques iraniennes contre des infrastructures américaines dans la région. La destruction d’une partie des installations de la Navy à Bahreïn a affecté un important dispositif logistique utilisé pour ravitailler les forces et permettre aux équipages de souffler. Cette dimension est essentielle. Un porte-avions ne fonctionne pas seul. Derrière lui se trouve une immense chaîne logistique faite de bases, de navires de ravitaillement, d’escales, de maintenance et de personnels. Lorsque cette architecture est attaquée ou saturée, les conséquences finissent inévitablement par se faire sentir à bord.
La marine américaine découvre ainsi une vérité assez peu spectaculaire, mais fondamentale : la puissance militaire ne repose pas uniquement sur le nombre d’avions de combat ou la sophistication des missiles. Elle dépend aussi de la capacité à nourrir, soigner, réparer et faire rentrer chez eux ceux qui font fonctionner les machines.
« Pas assez longtemps », vraiment ?
C’est dans ce contexte que la réaction de Donald Trump a particulièrement frappé. Interrogé sur la durée du déploiement du Lincoln, le président américain a répondu que celui-ci n’avait « pas été assez long », alors même que le bâtiment avait déjà passé plus de 250 jours en opération. La formule est brutale. Elle révèle surtout un décalage entre la logique politique et la réalité humaine d’une force militaire. Pour Washington, maintenir un porte-avions au Moyen-Orient est un signal stratégique. Pour les 5 000 personnes qui vivent à bord, 250 jours sans véritable retour à terre constituent une tout autre expérience.
L’administration Trump assure que la situation a été largement déformée. Pete Hegseth a lui aussi rejeté les descriptions les plus alarmistes. Cette prudence est compréhensible : reconnaître publiquement qu’un porte-avions américain est en difficulté serait un signal embarrassant, particulièrement en pleine guerre contre l’Iran. Mais nier la fatigue ne la fait pas disparaître. Le Lincoln devrait finalement être relevé par le George Washington. Pour son équipage, ce changement signifie probablement la fin d’une interminable séquence opérationnelle. Pour la Navy, il ne règle rien de plus profond.
Car le véritable signal d’alarme n’est pas qu’un porte-avions ait des toilettes défaillantes ou que les stocks de certains produits viennent à manquer. C’est qu’une puissance navale qui prétend être capable de soutenir plusieurs fronts simultanément en soit réduite à prolonger encore et encore les mêmes équipages et les mêmes bâtiments. Le problème du Lincoln n’est donc peut-être pas celui d’un navire qui ne tient plus.
C’est celui d’une flotte qui, pour continuer à donner l’impression qu’elle peut tout faire partout, commence à consommer ses hommes et ses bâtiments plus vite qu’elle ne peut les régénérer.
Et une marine ne peut pas durablement compenser son manque de marge opérationnelle par la seule « résilience » de ses équipages.
J.F.PAGNI