Le Groenland n’est ni une terra nullius ni un objet de négociation bilatérale. Il relève de la souveraineté danoise, exercée dans le cadre du droit international et d’un partenariat loyal au sein de l’Otan. En prétendant forcer Copenhague et, au-delà, l’Europe à accepter un changement de souveraineté par la pression économique et stratégique, Donald Trump ne défend pas les intérêts américains : il les compromet gravement.
De la négociation à la coercition
Les différends entre alliés ne sont pas rares. L’histoire de l’Otan est jalonnée de désaccords commerciaux, industriels ou stratégiques. Des hausses de droits de douane, des divergences sur les chaînes d’approvisionnement ou des choix de relocalisation ont déjà suscité des tensions, parfois vives, entre partenaires pourtant engagés dans une alliance militaire commune. Mais ces frictions s’inscrivent dans un cadre connu : celui de la négociation, du compromis et du respect mutuel des souverainetés.
La stratégie de Donald Trump n’a rien à voir avec ces pratiques. Menacer un allié, membre fondateur de l’Otan, de représailles économiques ou politiques dans le but explicite d’obtenir l’annexion d’une partie de son territoire relève d’une logique de domination, non de coopération. Les instruments peuvent sembler familiers – sanctions, taxes, pressions diplomatiques – mais l’objectif les rend inacceptables.
Il ne s’agit plus de défendre la sécurité collective, mais d’imposer par la force du rapport de puissance une vision impérialiste, aux antipodes des valeurs proclamées de l’Alliance.
Une atteinte frontale au droit international
Au-delà de la crise politique, la démarche de Donald Trump constitue un mépris assumé du droit international. La Charte des Nations unies, que les États-Unis ont pourtant contribué à façonner, proscrit l’acquisition de territoires par la menace ou l’usage de la force. En normalisant l’idée qu’un État puissant peut contraindre un allié à céder une partie de son territoire pour des raisons stratégiques, Washington ouvre une brèche dangereuse.
Comment, dès lors, continuer à condamner les violations territoriales ailleurs dans le monde ? Comment dénoncer l’agression russe en Ukraine ou les ambitions expansionnistes d’autres puissances si la première force militaire de l’Otan adopte une logique comparable, fût-ce sous des formes moins brutales ? Cette contradiction fragilise l’ensemble de l’architecture de sécurité occidentale et offre à ses adversaires un argument de poids : celui du deux poids, deux mesures.
Une trahison des sacrifices européens
L’attitude de Donald Trump constitue aussi une insulte aux sacrifices consentis par les Européens au nom de l’Alliance. Depuis plus de soixante-dix ans, les États membres de l’Otan ont partagé le fardeau de la défense collective, engagé des soldats, financé des opérations extérieures et accepté une dépendance stratégique vis-à-vis des États-Unis, précisément en échange de garanties de sécurité et de respect mutuel. Menacer aujourd’hui un allié européen pour satisfaire une ambition territoriale américaine revient à nier cet héritage commun. Cela revient à dire que la solidarité ne vaut que tant qu’elle sert un intérêt unilatéral, et que le droit des plus forts prime sur les engagements contractés.
Une Otan fragilisée, un Occident affaibli
En confondant négociation et intimidation, Donald Trump ne renforce pas l’Otan : il la fragilise. Il instille le doute chez les alliés, nourrit la méfiance stratégique et accélère une prise de conscience déjà à l’œuvre en Europe sur la nécessité d’une autonomie stratégique accrue. À terme, cette politique pourrait avoir un coût géopolitique considérable pour les États-Unis eux-mêmes. Une alliance fondée sur la peur plutôt que sur la confiance ne survit pas longtemps. En voulant imposer sa loi à ses partenaires, Donald Trump ne défend pas l’Occident : il en sape les fondations.
L’affaire du Groenland n’est donc pas une simple provocation diplomatique. Elle révèle une rupture profonde : celle d’un allié majeur qui, au mépris du droit international et de ses engagements historiques, choisit la logique impériale plutôt que la fidélité à une alliance qu’il prétend pourtant diriger.
J.F.PAGNI