La Société Ivoirienne de Pharmacologie et de Thérapeutique (Sipt) est sortie de sa réserve pour recadrer les interprétations faites autour du « Zézépagnon », un produit de la pharmacopée traditionnelle auquel sont prêtées des vertus contre le cancer, le diabète et l’insuffisance rénale. Dans un communiqué publié le 20 octobre, les responsables de la société savante affirment que les résultats scientifiques récemment présentés lors d’un congrès à Abidjan ne permettent ni de conclure à l’innocuité du produit ni de confirmer son efficacité thérapeutique contre le cancer.
La Sipt dénonce des informations déformées
Le ton est ferme. Dans leur communiqué, la présidente de la Sipt, Prof N’Guessan-Irié Geneviève, la présidente du comité scientifique du congrès, Prof Siransy-Kouakou Gisèle, et la présidente du comité d’organisation, Prof agrégée Kakou Augustine, expriment leur « vive inquiétude » face à certaines publications médiatiques consécutives au 47e Congrès de la Société Ouest-Africaine de Pharmacologie (Soap).
Selon elles, plusieurs articles ont relayé des conclusions erronées susceptibles de faire croire au public que le « Zézépagnon » est sans danger et qu’il constitue un traitement efficace contre le cancer. Une interprétation que les pharmacologues jugent dangereuse pour la santé publique. « Une telle désinformation représente un danger direct pour la santé publique », avertissent les signataires.
Des résultats préliminaires, loin d’une validation médicale
Les travaux à l’origine de la polémique ont été présentés le 14 octobre 2026, à l’Institut national de santé publique (Insp) d’Adjamé, dans le cadre du congrès organisé par la Sipt du 13 au 17 octobre. Conduite par Dr Richard Sawadogo, chercheur à l’Institut de recherche en sciences de la santé (Irss) de Ouagadougou et associé au Tang Center for Herbal Medicine Research de l’Université de Chicago, l’étude portait sur des échantillons de « Zézépagnon », une tisane développée par Alain Tagro Kalou.
Les recherches ont essentiellement porté sur trois volets, notamment, la qualité microbiologique et physico-chimique du produit, un test de toxicité aiguë chez la souris et des essais réalisés sur des cellules cancéreuses cultivées en laboratoire. Pour la Sipt, ces résultats constituent uniquement une première étape de recherche et ne peuvent être assimilés à une preuve d’efficacité clinique.
Premier point de clarification apporté par les experts : les analyses ont montré que les échantillons étudiés n’étaient pas contaminés par des microbes ou substances chimiques toxiques. Cependant, cette constatation ne permet pas de conclure que le produit est sans risque pour la population. Selon les pharmacologues, l’objectif de cette étape était uniquement de vérifier la qualité des échantillons afin de garantir la fiabilité des expérimentations menées. Autrement dit, un produit exempt de contamination n’est pas nécessairement sûr pour la consommation humaine.
Un test chez la souris insuffisant pour établir l’innocuité
La Sipt réfute également les affirmations selon lesquelles les essais réalisés auraient démontré la sécurité du produit. En fait, l’étude n’a évalué que la toxicité aiguë à travers l’administration d’une dose unique à des souris observées pendant quatorze jours. Aucun décès ni signe immédiat de toxicité n’a été enregistré.
Pour les spécialistes, cette observation permet simplement d’établir que le produit n’entraîne pas d’effets létaux immédiats à la dose testée. Elle ne renseigne en rien sur d’éventuels effets toxiques à moyen ou à long terme, notamment sur des organes sensibles comme le foie ou les reins.
Des études complémentaires avec administrations répétées sur plusieurs semaines restent nécessaires pour répondre à ces questions. Des cellules détruites en laboratoire, mais aucune preuve chez l’homme. Troisième mise au point : les résultats obtenus sur les cellules cancéreuses du sein, du côlon et de la prostate ne constituent pas une preuve d’efficacité thérapeutique.
Les essais ont été réalisés exclusivement sur des cellules isolées en laboratoire. Or, rappellent les chercheurs, de nombreuses substances capables de détruire des cellules cancéreuses en éprouvette se révèlent inefficaces, voire toxiques, lorsqu’elles sont administrées à des êtres humains. En conséquence, dans le communiqué, les responsables de la Sipt soulignent que les données présentées ne permettent en aucun cas de recommander le « Zézépagnon » comme traitement du cancer.
Au-delà du débat scientifique, la principale préoccupation des pharmacologues concerne la protection des patients. Ils redoutent que certaines personnes atteintes de cancer abandonnent ou retardent leur prise en charge médicale en se tournant vers un produit dont la sécurité et l’efficacité n’ont pas été démontrées. Or, en cancérologie, chaque interruption ou retard de traitement peut compromettre considérablement les chances de guérison.
C’est pour quoi que les responsables de la Sipt appellent ainsi les médias à faire preuve de rigueur dans le traitement de ce sujet particulièrement sensible.
L’Airp rappelle l’illégalité du produit
Cette mise au point intervient dans un contexte déjà marqué par une alerte réglementaire. Le 14 septembre 2026, l’Autorité Ivoirienne de Régulation Pharmaceutique (Airp) avait informé le public que les produits commercialisés sous l’appellation « Zézépagnon » ne disposent d’aucune autorisation de mise sur le marché en Côte d’Ivoire. L’autorité de régulation précisait que ces produits n’avaient fait l’objet ni d’une évaluation scientifique validée ni d’une homologation officielle. Leur fabrication, leur importation, leur distribution, leur vente et leur promotion sont donc considérées comme illégales au regard de la réglementation en vigueur. L’Airp avait également invité les populations à la plus grande vigilance et recommandé de s’abstenir de consommer ces produits.
Pour la communauté scientifique, l’étude des remèdes issus de la pharmacopée traditionnelle africaine est légitime et nécessaire. Toutefois, les experts rappellent qu’une observation réalisée en laboratoire ne suffit pas à transformer un produit en médicament reconnu. Avant toute recommandation thérapeutique, un produit de santé doit franchir plusieurs étapes d’évaluation scientifique, incluant notamment des essais cliniques chez l’homme et l’obtention d’une autorisation officielle délivrée par les autorités compétentes.
En attendant, les spécialistes recommandent au public de se référer aux avis de professionnels de santé et aux communications officielles des autorités sanitaires, tout en évitant d’interrompre un traitement médical sans l’avis d’un médecin.
A.KONE