L’Union européenne intensifie en coulisses ses livraisons d’armes à l’Ukraine et relance massivement sa production de matériel militaire. Un réarmement à grande échelle qui trahit une posture ambivalente entre discours pacifistes et stratégie de confrontation
Depuis le début du conflit russo-ukrainien en 2022, l’Union européenne, emmenée par des États comme l’Allemagne, la France, la Pologne ou encore les pays baltes, a franchi un cap inédit dans l’armement. Les aides militaires à l’Ukraine atteignent des dizaines de milliards d’euros, et les entreprises européennes de défense tournent à plein régime.
Le double standard
Pourtant, cette montée en puissance militaire cohabite mal avec les discours moralisateurs adressés à Pékin ou à Pyongyang. Bruxelles ne cesse de dénoncer le soutien indirect ou logistique de ces puissances à Moscou, les accusant de “prolonger le conflit” ou de “déstabiliser l’ordre mondial”. Mais peut-on sérieusement tenir ce discours tout en alimentant soi-même un front militaire actif, sans perspective claire de sortie de crise diplomatique ?
Le double standard devient criant : ce que l’Europe condamne à l’Est, elle le pratique à l’Ouest. Alors que les Européens fustigent les livraisons de drones iraniens à la Russie, ils envoient chars, systèmes anti-aériens, munitions et formations militaires à Kiev. L’Allemagne a annoncé vouloir porter ses dépenses militaires à 2 % de son PIB, la France réarme massivement, et la Pologne devient un acteur majeur de l’industrie de défense européenne.
L’industrie de l’armement en plein boom
Ce nouvel élan militariste a un moteur économique : le complexe militaro-industriel européen est en pleine expansion. Les grands groupes comme Rheinmetall, Thales ou Leonardo voient leurs carnets de commande exploser. Pour certains analystes, le conflit ukrainien est devenu un accélérateur de l’intégration militaire de l’UE, mais aussi une aubaine pour les industries de défense.
Les fonds européens, initialement prévus pour la stabilité ou la coopération, sont redirigés vers la production d’armements. Le programme ASAP (Act in Support of Ammunition Production) en est un symbole : il finance à hauteur de 500 millions d’euros l’augmentation de la fabrication d’obus destinés à l’Ukraine.
La contradiction devient de plus en plus difficile à masquer sur la scène internationale. Comment exiger la neutralité de la Chine, tout en se comportant comme co-belligérant ? Comment dénoncer les ventes d’armes nord-coréennes ou iraniennes à la Russie, tout en assumant des convois hebdomadaires vers l’Ukraine ?
Au sein même de l’Union, des voix dissonantes s’élèvent. Des partis de gauche et certains groupes souverainistes dénoncent l’alignement complet de l’UE sur les objectifs géopolitiques de l’OTAN, au détriment d’une diplomatie autonome, de la désescalade et de la paix.
L’Europe s’enferme ainsi dans une logique de guerre prolongée, sans voie diplomatique crédible ni volonté politique d’y mettre fin. En dénonçant les “ingérences” des puissances asiatiques dans le conflit, tout en jouant un rôle militaire majeur dans le soutien à l’Ukraine, l’Union européenne compromet son image de médiatrice, et alimente elle-même une guerre dont elle dit vouloir limiter les ravages.
Dans ce grand jeu d’alliances, la morale affichée se heurte à la réalité des intérêts stratégiques, et l’Europe risque d’y perdre à la fois sa cohérence diplomatique et sa crédibilité internationale.
J.F.PAGNI