Alors que la tour Eiffel s’est éteinte à Paris pendant quelques minutes, un lundi soir au mois d’octobre, pour commémorer les quelque 1 200 victimes de la série d’attaques terroristes du 7 octobre en Israël, en un an de bombardements sur Gaza, les autorités parisiennes n’ont pas utilisé la Dame de Fer pour dénoncer le terrible bilan humain dans l’enclave palestinienne.
L’extrême violence de l’attaque du Hamas, organisation considérée comme terroriste par l’Union européenne et les États-Unis, avait provoqué une vague de soutien à Israël. Mais l’intensité des destructions à Gaza et le bilan humain sans précédent des représailles israéliennes ont finalement amené plusieurs dirigeants occidentaux à appeler à un cessez-le-feu. « Je pense qu’aujourd’hui, la priorité, c’est qu’on revienne à une solution politique, qu’on cesse de livrer les armes pour mener les combats sur Gaza », a déclaré le président français Emmanuel Macron lors de l’émission « Etcetera » sur France Inter, enregistrée le 1er octobre.
Pour Didier Fassin, enseignant à Princeton et professeur au Collège de France, où il est titulaire de la chaire « Questions morales et enjeux politiques dans les sociétés contemporaines », c’est d’abord le sens moral de l’Occident qui s’est éteint depuis les attaques terroristes du 7-Octobre.
Dans son récent ouvrage « Une étrange défaite – sur le consentement à l’écrasement de Gaza », le sociologue et anthropologue examine comment de nombreux responsables occidentaux ont accepté « la réalité statistique que les vies de civils palestiniens valent plusieurs centaines de fois moins que les vies de civils israéliens et l’affirmation que la mort des premiers mérite moins d’être honorée que celle des seconds ».
Le chercheur y égrène les multiples raisons qui ont poussé de nombreux dirigeants occidentaux à apporter un « soutien inconditionnel » à Israël, tout en soulignant que cet appui militaire et diplomatique, conjugué à des restrictions sur les mouvements de solidarité avec les Palestiniens, distinguent la destruction de Gaza des autres grands massacres commis ailleurs dans le monde.
« La seconde interprétation de l’incursion meurtrière du 7 octobre en a fait un acte de résistance, ce qui ne justifie pas les exactions contre les civils israéliens. Cette offensive avait été rendue inévitable par le blocus qui asphyxiait le territoire et sa population, une brutalisation qui faisait de plus en plus de victimes, un arbitraire qui permettait d’emprisonner sans charges et surtout une disparition de la question de Palestine des agendas internationaux. Selon cette analyse, qui correspond au document publié par le Hamas, les organisations palestiniennes, ignorées et isolées, privées de la possibilité de négocier le respect de leurs droits, se sont trouvées acculées, n’ayant d’autre solution qu’une opération militaire », explique le chercheur Didier Fassin.
Il rappelle que les grands médias occidentaux ont repris la communication du gouvernement israélien, ont parlé de pogrom contre des Juifs, ont évité toute mention des décennies d’occupation et d’oppression des Palestiniens, ont reproduit le discours sur la menace existentielle pesant sur l’État hébreu et ont conduit des reportages presque uniquement sur le traumatisme, réel, des Israéliens, en se contentant de statistiques de mortalité dans la bande de Gaza sans donner à voir la souffrance des habitants. Ils ont ainsi contribué à la représentation des faits qui a légitimé la guerre d’anéantissement.
Le chercheur indique qu’une illustration du parti pris des grands médias est la désignation de la guerre à Gaza par l’expression « guerre Israël-Hamas », « comme si les civils ne constituaient pas en réalité l’essentiel des victimes et comme si certains dirigeants israéliens n’avaient jamais annoncé leur volonté d’effacer ce territoire de la carte par l’usage de la force ».
Un anéantissement prémédité
Dans son ouvrage, Didier Fassin affirme à ce propos que « l’anéantissement de Gaza » a été ouvertement annoncé par plusieurs responsables israéliens…
« L’intention génocidaire du gouvernement israélien, de nombre de responsables politiques et de certains chefs militaires, à laquelle font écho de nombreux messages de soldats et de simples citoyens, ne fait guère de doute. Le président de l’État hébreu dit que la nation palestinienne toute entière est responsable et doit être écrasée. Le Premier ministre évoque un ennemi biblique dont le châtiment consiste en une mise à mort des hommes et femmes, des nourrissons et des nouveau-nés. Le ministre de la Défense parle d’animaux humains en appelant à agir en conséquence. Le ministre de la Sécurité nationale considère que tous sont des terroristes et doivent être détruits. Le leitmotiv est qu’il n’y a pas d’innocents. Même l’assassinat d’enfants trouve une justification dans le fait qu’ils deviendraient des terroristes », précise-t-il, soutenant que cette intention se traduit bien dans les actes, par les massacres sous les bombes de civils, la réduction des habitants à la famine par le blocus de l’aide humanitaire, la dévastation du territoire et de tout ce qui y rend la vie possible.
Pour l’auteur du livre ‘’Une « abdication morale’’, l’intention et les actes sont suffisamment probants pour que la CIJ, malgré sa prudence, déclare le génocide plausible. « Néanmoins, les pressions de nombre de pays occidentaux, dont les États-Unis, l’Allemagne ou la France, pour que ce crime ne soit pas reconnu, sont d’autant plus intenses que leurs gouvernants risquent de se trouver eux-mêmes accusés de complicité, ce qui s’est déjà produit dans le cadre de procès.
Au regard de l’histoire, il est difficile d’imaginer que, dans le futur, on puisse récuser le génocide des Palestiniens par l’État hébreu. À cet égard, le travail des chercheurs n’est pas conditionné par les décisions des juges », fait-il remarquer.
Après plusieurs mois de guerre, certains pays occidentaux comme la France ont exigé un cessez-le-feu et une solution politique qui impliquerait la création d’un État palestinien. Didier Fassin affirme que ce sont des déclarations sans conséquences. « Il ne coûte rien de les faire, puisqu’elles n’engagent à rien et ne sont suivies d’aucune mesure visant à leur traduction concrète, telles que le boycott des ventes d’armes et les sanctions internationales qui ont joué un rôle important dans la chute du régime d’apartheid en Afrique du Sud. Ce sont donc des déclarations inoffensives et Israël le sait bien, même si son Premier ministre fait semblant de s’en indigner », insiste-t-il.
Dans le cas de la France, précise Didier Fassin, elles sont même incohérentes puisque son vote aux Nations unies en faveur de la création d’un État palestinien a été contredit par le chef de l’État Emmanuel Macron qui a indiqué que le moment n’est pas opportun.
Face à l »abdication morale » de l’Occident devant la dévastation de Gaza, le chercheur Didier Fassin déclare qu’un abîme s’est creusé entre le monde occidental et une grande partie du reste du monde. « Il est clair que le premier n’aura plus de leçon de droits humains à donner à la seconde. Sa crédibilité en la matière était déjà fortement contestée. Elle sera durablement affectée par son implication dans la destruction des Palestiniens de Gaza. C’est donc une perte du point de vue de cette autorité morale que revendiquent les pays occidentaux. Mais il leur reste la force, qu’ils parviennent à imposer en de nombreux endroits de la planète tant sur le plan militaire que sur le plan économique », déplore-t-il.
Cinews.ci