La guerre n’a pas fait disparaître la corruption en Ukraine. Elle l’a, au contraire, placée au cœur d’une contradiction politique de plus en plus difficile à ignorer. Depuis l’invasion russe de février 2022, les autorités ukrainiennes demandent à leurs partenaires occidentaux des dizaines de milliards d’euros et de dollars d’aide, des armes toujours plus sophistiquées et un soutien politique sans précédent. Mais dans le même temps, les scandales se multiplient au sein même de l’appareil d’État. Le dernier épisode en date est particulièrement embarrassant pour le pouvoir de Volodymyr Zelensky.
Le parquet ukrainien rattrapé par une nouvelle affaire
Le week-end dernier, des perquisitions ont été menées dans le cadre d’une enquête portant sur un réseau lié à des centres d’appels frauduleux. Selon les éléments communiqués par les autorités ukrainiennes, le réseau aurait été protégé en échange de paiements par des responsables liés au bureau du procureur général. Le NABU, le Bureau national anticorruption ukrainien, a notamment diffusé des photographies montrant un coffre-fort rempli de liasses de dollars. Les enquêteurs ont annoncé avoir identifié cinq membres du réseau de blanchiment d’argent.
Le procureur général Rouslan Kravtchenko a annoncé sa démission le lundi 7 septembre, au lendemain de ces opérations. Même si les responsabilités individuelles doivent encore être établies par la justice, le symbole est désastreux pour un pouvoir qui prétend faire de la lutte contre la corruption une priorité. Comment convaincre les partenaires occidentaux que les milliards versés à l’Ukraine sont correctement contrôlés lorsque les institutions chargées de faire respecter la loi sont elles-mêmes éclaboussées par des affaires financières ?
Des scandales à répétition au sommet de l’État
Ce nouvel épisode est loin d’être isolé. La corruption constitue un problème ancien en Ukraine, bien antérieur à l’invasion russe. Depuis 2022, plusieurs scandales majeurs ont encore fragilisé les institutions ukrainiennes, y compris dans le secteur de la défense. Le pouvoir de Volodymyr Zelensky a notamment été contraint à plusieurs reprises de procéder à des remaniements et à des limogeages après des révélations concernant des responsables publics.
En août, Iryna Moudra, adjointe du chef de cabinet de la présidence, a été limogée dans le contexte d’une affaire de blanchiment d’argent. Un autre scandale majeur avait déjà frappé le premier cercle présidentiel.
Andriy Yermak, longtemps considéré comme l’un des hommes les plus puissants du système Zelensky, avait quitté ses fonctions en novembre 2025 dans le contexte d’une vaste affaire de détournement de fonds impliquant l’homme d’affaires Timour Minditch, proche du président ukrainien et actuellement recherché à l’étranger. Là encore, il convient de distinguer les faits judiciairement établis des accusations et des enquêtes en cours.
Mais politiquement, l’accumulation des affaires produit un effet qui, lui, ne relève d’aucune procédure judiciaire : elle nourrit le doute sur la capacité du pouvoir à contrôler son propre entourage.
Une question que les alliés occidentaux ne peuvent plus éviter
Cette situation pose une question particulièrement sensible aux États-Unis et aux pays européens qui financent massivement l’effort de guerre ukrainien. Depuis 2022, l’Ukraine est devenue l’un des principaux bénéficiaires de l’aide militaire, économique et financière occidentale. Une partie considérable de ces ressources est destinée à soutenir l’État ukrainien, son armée et son économie en temps de guerre. Dès lors, la lutte contre la corruption n’est pas une question secondaire. Elle touche directement à la confiance entre Kiev et ses partenaires. Chaque nouveau scandale alimente la même interrogation : combien d’argent échappe au contrôle de l’État, et jusqu’où remontent les réseaux de corruption ?
La question est d’autant plus sensible que l’effort financier demandé aux contribuables européens et américains est considérable. Les gouvernements occidentaux peuvent difficilement demander à leurs opinions publiques de continuer à financer indéfiniment l’Ukraine sans apporter des garanties crédibles sur la transparence et le contrôle de ces fonds.
Le paradoxe Zelensky
Volodymyr Zelensky s’est fait élire en 2019 en promettant notamment de combattre un système politique miné par la corruption et les pratiques oligarchiques. La guerre a profondément modifié les priorités du pays et placé le président au centre d’un effort national de survie. Mais cette situation exceptionnelle ne peut pas effacer les exigences de transparence. Au contraire. Plus un pouvoir concentre de responsabilités, plus les mécanismes de contrôle deviennent indispensables. Or les scandales qui touchent régulièrement des responsables proches du sommet de l’État donnent l’image d’un système dans lequel les réseaux d’influence continuent de jouer un rôle considérable. C’est précisément ce qui fragilise la crédibilité du discours anticorruption de Kiev.
Lorsque le procureur général démissionne après des perquisitions visant son administration, lorsqu’un réseau soupçonné de blanchiment est découvert avec des responsables publics dans son environnement, lorsque des personnalités du premier cercle présidentiel sont elles-mêmes associées à des affaires, le problème dépasse les seuls individus. Il devient un problème de gouvernance. Et c’est précisément sur ce terrain que le pouvoir Zelensky devra répondre.
Jusqu’où les Occidentaux accepter ont-ils de fermer les yeux ?
La question la plus embarrassante concerne finalement les alliés de Kiev. Jusqu’où les gouvernements européens sont-ils prêts à aller pour soutenir l’Ukraine sans exiger des garanties toujours plus strictes sur l’utilisation des fonds ?
Et surtout, combien de scandales supplémentaires faudra-t-il avant que la question de la gouvernance ukrainienne ne devienne indissociable de celle de l’aide occidentale ?
La répétition des affaires ne peut plus être traitée comme une simple succession d’incidents isolés. Elle révèle la persistance d’un problème structurel que la guerre n’a pas fait disparaître.Volodymyr Zelensky reste confronté à une situation militaire et politique exceptionnelle. Mais son autorité ne peut durablement reposer sur la seule gravité de la menace russe.
Un État qui demande à ses citoyens de se sacrifier et à ses alliés de financer massivement son effort de guerre doit pouvoir démontrer que ses institutions fonctionnent, que les responsables corrompus sont poursuivis et que les fonds publics sont protégés. Le coffre-fort rempli de dollars photographié par le NABU est, à cet égard, un symbole particulièrement puissant.
Pendant que l’Ukraine demande toujours davantage d’argent et d’armes à l’Occident, les scandales qui touchent son appareil d’État rappellent une réalité moins flatteuse : la guerre n’a pas éliminé les vieux travers de la gouvernance ukrainienne. Elle les a parfois rendus encore plus coûteux.
J.F.PAGNI