Paris, le 18 octobre. Dans la clameur d’une foule où s’entremêlent drapeaux ivoiriens, pancartes hostiles à un quatrième mandat d’Alassane Ouattara et portraits de Guillaume Soro, Tidjane Thiam prend la parole, sur une estrade de fortune. « Rien n’est plus important que la semaine qui vient. Nous avons sept jours pour libérer la Côte d’Ivoire », lance, micro à la main, le président du Parti démocratique de Côte d’Ivoire (Pdci), installé en France depuis le mois de mars. Des dizaines de téléphones dressés dans sa direction capturent l’instant. La séquence devient immédiatement virale, au point de faire la une de plusieurs quotidiens ivoiriens dès le lendemain.
Au même moment, en Côte d’Ivoire, la campagne électorale bat son plein. Le pays est couvert d’affiches à l’effigie des cinq candidats – Alassane Ouattara, Simone Ehivet Gbagbo, Jean-Louis Billon, Henriette Lagou et Ahoua Don Mello –, et les meetings se succèdent dans un climat tendu. Plus de 700 personnes ont été arrêtées lors de la dispersion d’une marche de l’opposition qui avait été interdite. Des dizaines d’entre elles ont déjà été condamnées.
Aux côtés de Laurent Gbagbo
Le 25 octobre, Alassane Ouattara est réélu sans surprise, à l’issue d’un scrutin marqué par le décès de 11 personnes et par l’interpellation de plus de 1 600 autres. Écarté de la course au motif qu’il a renoncé trop tard à sa nationalité française, Tidjane Thiam aura jusqu’au bout maintenu sa candidature, pourtant rejetée par le Conseil constitutionnel, refusant de se rallier à un autre prétendant à la magistrature suprême et s’engageant dans un bras de fer avec le pouvoir aux côtés de l’ancien président Laurent Gbagbo, lui aussi recalé.
L’élection est passée, mais l’appel parisien de Thiam, lui, est loin d’avoir été oublié. Porté en 2023 à la tête du Pdci au lendemain de la disparition de Henri Konan Bédié, l’opposant a-t-il, ce jour-là, franchi une ligne rouge ? Aux yeux du pouvoir, cela ne fait aucun doute. Son rétropédalage médiatique – il affirme avoir voulu dire qu’il fallait « sauver » la Côte d’Ivoire et évoque un « trait d’humour » – n’y change rien. « Si M. Thiam rentre au pays, il devra s’expliquer », confie une source ivoirienne de haut rang. Une autre précise que, pour l’heure, aucune procédure judiciaire n’a été engagée à son encontre.
Assiste-t-on à une rupture irrémédiable entre Alassane Ouattara et son principal opposant, dont la dernière entrevue remonte à mars 2024 ? « Le président Thiam n’est pas un va-t-en-guerre, assure l’un de ses proches, Simon Doho, qui dirige le groupe parlementaire du Pdci. Il a toujours été ouvert au dialogue avec le chef de l’État, mais les portes ne se sont pas ouvertes. »
Il serait plus juste de dire qu’elles se sont peu à peu refermées… Les deux hommes se sont pourtant rencontrés à plusieurs reprises à partir de 2021 allant jusqu’à partager en juin 2022 un déjeuner à Mougins, lieu de villégiature du couple présidentiel dans le sud de la France. Un déjeuner facilité par la première dame, Dominique Ouattara, qui, après avoir fortuitement croisé Thiam dans un restaurant parisien, l’avait invité dans ses bureaux, où il s’était présenté escorté d’un garde du corps, ce qui avait suscité un vif émoi chez son hôtesse.
Héritiers d’Houphouët-Boigny
Dans l’odeur des pins de Mougins, où chantent les cigales, l’ambiance est plus détendue. Le président ivoirien reconnaît l’intelligence et la compétence professionnelle de ce petit-neveu d’Houphouët-Boigny qui a réalisé un parcours brillant dans la banque et la finance internationale. Il s’engage alors à lui fournir un passeport ivoirien et une sécurité étoffée à son retour à Abidjan, où il n’a pas mis les pieds depuis deux décennies.
Entre ces deux économistes de formation, qui revendiquent l’héritage politique de Félix Houphouët-Boigny, la relation est cordiale. Ils se revoient à Abidjan deux mois plus tard, au début d’août.
« Ce jour-là, je lui ai dit que j’avais des ambitions, peut-être celle d’être candidat, mais qu’il me serait difficile de l’être s’il l’était. Je maintiens qu’il m’a répondu qu’il ne le serait pas », assure Thiam lors d’un entretien accordé à Afo Média, en juillet dernier, dans lequel il adopte un ton particulièrement combatif après une série de sorties déjà très offensives depuis que la justice a annoncé, en avril, sa radiation de la liste électorale. Il va jusqu’à s’emporter quand on lui fait remarquer des similitudes entre la carrière professionnelle du chef de l’État et la sienne : « C’est de l’ignorance pure ! Nos parcours sont différents. […] Un fonctionnaire au Fmi gagne de 400 000 (plus de 200 millions de fcfa) à 500 000 dollars (280 millions de fcfa) par an, un Ceo de Fortune 500 touche 10 millions de dollars (plus de 5,6 milliards de fcfa) par an, c’est vingt fois plus ! Ce n’est pas la même chose ! »
« Même Dieu n’a pas fait l’unanimité », dira-t-il au cours du même entretien, répondant à une partie de son camp qui s’inquiète ouvertement de sa stratégie. Pour lui, il est clair, par ailleurs, que Ouattara est à l’origine de tous ses déboires judiciaires.
Dans l’entourage du président, on juge cet opposant « trop orgueilleux » et l’on conteste sa version de l’histoire. « On ne comprend pas pourquoi il a commencé à s’en prendre à Alassane Ouattara, à le critiquer tant publiquement qu’en privé », s’agacent des proches du chef de l’État. Selon nos informations, une tentative de rapprochement a eu lieu avant la présidentielle, à la demande de Thiam, par l’entremise de Simon Doho, d’Aziz Thiam, le frère aîné du financier, et de Fidèle Sarassoro, le directeur de cabinet du chef de l’État. Elle a fait chou blanc. Le Pdci s’engage donc aujourd’hui dans la campagne des législatives de la fin décembre sans chef sur le terrain et après des tractations pour les circonscriptions qui ont viré aux règlements de comptes.
Source : Jeune Afrique
NB : Les titres sont de la rédaction