L’ombre du métro d’Abidjan plane sur la relation entre la France et la Côte d’Ivoire. Ce chantier pharaonique d’un peu moins de 2 milliards d’euros, dont le contrat a été signé par Emmanuel Macron lors de sa visite en Côte d’Ivoire en décembre 2019, fait depuis plusieurs mois l’objet d’un discret bras de fer entre les deux pays.
En cause, sa reprise en main par Hien Yacouba Sié, nommé ministre des infrastructures et de l’entretien routier en janvier. L’ancien patron du Port Autonome d’Abidjan qu’il a dirigé de 2011 à 2026, a récupéré, sur décision du président Alassane Ouattara, une partie des attributions jusqu’alors rattachées au ministère des transports et des affaires maritimes d’Amadou Koné, non sans susciter de graves frictions entre les deux hommes (AI du 07/05/2026). Ingénieur des travaux publics de formation, Yacouba Hien Sié a fait du métro l’un de ses principaux points d’attention.
Dès son arrivée, le ministre des infrastructures a demandé un audit du chantier et a réexaminé les plans. Peu avant l’été, soutenu par la Présidence, la Primature et le vice-premier ministre, Téné Birahima Ouattara, il a fait savoir à Bouygues travaux publics, mandataire du groupement réunissant aussi Colas rail, Alstom et Keolis, qu’il souhaitait revoir plusieurs tronçons et aménagements de stations.
Inauguration repoussée vers 2030 ?
Le ministre et une partie de son entourage contestent notamment certains choix d’implantation autour de la lagune Ébrié, sur la section reliant la commune de Marcory à celle de Port-Bouët. L’emplacement de certaines stations est ainsi jugé insuffisamment accessible pour les futurs usagers.
La réduction de la voirie sur une partie du tracé constitue un autre point de désaccord. Pour les seules rectifications demandées sur ce volet, Bouygues a présenté un chiffrage de 121 milliards de francs CFA (184 millions d’euros). L’accumulation de ces doléances a suscité un certain embarras au sein de la direction du groupe.
Selon les informations d’Africa Intelligence, leur première traduction technique et financière représentait plus de 500 millions d’euros supplémentaires et aurait repoussé l’inauguration, prévue en 2028, à une échéance proche de 2030. Deux perspectives qui ont suscité des crispations chez Bouygues comme à l’Élysée.
Réexamen des aménagements réclamés
Dès juin, le constructeur et la diplomatie française ont multiplié les démarches auprès des autorités ivoiriennes afin de revoir le montant de la facture à la baisse. D’après l’entourage du ministre, Yacouba Hien Sié a informé à chaque fois la présidence ivoirienne de ses demandes formulées auprès de Bouygues.
Côté français, le suivi du dossier est assuré depuis 2020 par Jacques de Lajugie. Cet énarque issu de la Direction générale du Trésor français a été missionné par Emmanuel Macron pour accompagner spécifiquement le projet et se rend, à ce titre, presque tous les deux mois à Abidjan. En lien étroit avec Bouygues, il est devenu l’un des principaux interlocuteurs de Yacouba Hien Sié.
Avant l’été, il a expliqué au ministre que plusieurs de ses demandes étaient difficilement réalisables en l’état, compte tenu des surcoûts et de leurs conséquences sur le calendrier. Un message similaire a été transmis à Alassane Ouattara ainsi qu’à son frère et vice-premier ministre, Téné Birahima Ouattara, afin d’obtenir un réexamen des aménagements réclamés.
Discussion sur les modalités de facturation
Le montage financier associe notamment le contrat de désendettement et de développement (C2D), des prêts du Trésor français et des emprunts ivoiriens auprès de banques françaises, dont la Société générale et BNP Paribas, bénéficiant de garanties souveraines de Paris. Cette implication financière renforce l’attention portée par le ministère français des finances aux modifications du projet, alors que la majorité des travaux présentés par le gouvernement ivoirien devait être assurée par le constructeur, selon le plan de Yacouba Hien Sié.
À Abidjan, l’ambassadeur Jean-Christophe Belliard s’est également mobilisé. Il a récemment été reçu par Téné Birahima Ouattara pour évoquer le dossier et favoriser l’obtention d’un compromis. Ces démarches semblent avoir porté leurs fruits. Après plusieurs semaines de tractations, Yacouba Hien Sié a transmis une proposition révisée dont le surcoût, estimé à un peu moins de 70 millions d’euros, est jugé acceptable par la partie française. Depuis la rentrée, les échanges se sont apaisés, même si certains points restent à régler.
Les autorités ivoiriennes souhaitent notamment payer les quantités de travaux réellement exécutées, plutôt que les volumes estimés à la signature du contrat en 2019. Cette discussion sur les modalités de facturation serait néanmoins, elle aussi, en voie de résolution. Côté français, on se veut désormais rassurant sur l’avancement du projet. Une réunion consacrée aux prochaines étapes s’est ainsi tenue dans la matinée du 13 octobre à Abidjan entre Jacques de Lajugie, qui a fait le déplacement, et Yacouba Hien Sié.
Annonces importantes attendues
Les désaccords autour du métro ont pesé sur les préparatifs de la visite d’Emmanuel Macron à Abidjan. Initialement envisagé début novembre, dans le cadre de sa tournée au Sénégal et au Nigeria, son déplacement en Côte d’Ivoire a finalement été reporté à mars 2027 (AI du 06/10/26). Si ce décalage est présenté comme sans lien avec le projet du métro d’Abidjan, plusieurs annonces importantes concernant le chantier sont néanmoins attendues à cette occasion. Le président français avait fait de cette infrastructure et de son modèle de financement l’un des projets phares de sa relation avec la Côte d’Ivoire.
Martin Bouygues, proche du couple présidentiel ivoirien depuis plus de trente ans, se montre également impliqué. Le président du groupe du même nom a suivi les discussions et a pu échanger avec Yacouba Hien Sié. Les deux hommes partagent un lien ancien : le milliardaire français était le parrain de la promotion 1992 de l’École nationale supérieure des travaux publics (ENSTP), basée à Yamoussoukro, à laquelle appartient le ministre. La réputation d’ingénieur exigeant et à la poigne de fer de ce dernier s’était déjà forgée au Port autonome d’Abidjan, où plusieurs représentants de groupes français ont eu affaire à lui.
Le métro n’en est pas à sa première négociation délicate. Depuis 2019, le contrat initial a fait l’objet de quatre avenants ayant particulièrement fait grimper le coût de l’infrastructure, en partie à la suite de demandes ivoiriennes. La facture a ainsi bondi de près de 30 %, passant de 1,3 milliard d’euros à 1,8 milliard d’euros aujourd’hui. Si le troisième avenant a fait gonfler la facture d’environ 200 millions d’euros, le quatrième a de son côté entraîné une hausse de « seulement » 35 millions d’euros du montant des travaux.
L’aéroport également remis à plat
Yacouba Hien Sié a entrepris d’auditer plus de 30 chantiers impliquant plus de 20 opérateurs étrangers. Le métro n’est donc pas le seul projet de Bouygues soumis à ses exigences. Le groupe doit aussi revoir l’extension de l’aéroport international Félix-Houphouët-Boigny, dont le marché lui avait été attribué face à China Railway International Group (Crig) en 2020 (AI du 12/10/20). Abidjan souhaite désormais une aérogare organisée sur deux niveaux, inspirée du modèle des aéroports Paris-Charles-de-Gaulle ou John-Fitzgerald-Kennedy de New York, avec l’ambition d’accueillir jusqu’à 15 millions de passagers annuels.
Ces quelques points de crispation autour du métro et de l’aéroport sont toutefois sans lien avec l’absence remarquée de Martin Bouygues au gala de charité de la fondation de la première dame Dominique Ouattara, Children of Africa, organisé le 9 octobre (AI du 08/10/26). Soutien historique de l’événement, il n’avait manqué aucune édition depuis sa création. Retenu pour des raisons personnelles, il a pris soin de s’y faire représenter par son épouse, Mélissa Bouygues, et par son frère, Olivier Bouygues, directeur général délégué du groupe de BTP.
Ces renégociations interviennent cependant dans un contexte de forte poussée de la Chine dans le pays, alors que Pékin et Abidjan préparent, dans la perspective du prochain Forum sur la coopération sino-africaine (Focac), qui aura lieu à Brazzaville en 2027, un plan de financement des infrastructures ivoiriennes d’une ampleur inédite.
À Paris, on veut désormais croire que les principaux éléments de renégociation du métro ont été réglés et que son inauguration pourra être maintenue à la fin de l’année 2028, vraisemblablement en présence du ou de la successeur d’Emmanuel Macron, qui quittera l’Élysée en 2027, après deux mandats de cinq années. »
NB : le titre et le surtitre sont de la rédaction
Source Africa Intelligence