Dans une réflexion dont L’Inter a reçu copie, mardi 15 septembre 2026, l’homme d’Eglise livre un témoignage particulièrement préoccupant sur l’état des rapports humains et les fractures qui continuent de traverser la société ivoirienne. Son propos prend une résonance particulière dans une Côte d’Ivoire qui, après les crises politiques et sociales des dernières décennies, a fait de la consolidation de la paix et de la cohésion nationale un axe majeur de son action publique. Le Plan national de développement (Pnd 2026-2030) inscrit d’ailleurs la paix et la cohésion sociale parmi ses priorités, avec l’ambition de renforcer la confiance entre les populations et les institutions.
C’est précisément cette confiance que le père Abekan estime menacée dans les relations quotidiennes. « La haine, la colère, la rancune, les calomnies et médisances ont élu domicile dans son cœur blessé », écrit-il, avant de confesser : « je ne supporte plus cette injustice, cette méchanceté gratuite, à tous les niveaux. Oui, c’est le règne des ténèbres, en mon cœur. La vérité a laissé la place au mensonge. La paix a disparu, tout est désormais permis. »
Au-delà de la dimension spirituelle de son interpellation, le religieux pointe ainsi les ressorts d’une crise du lien social : la parole qui divise, la suspicion qui s’installe et les appartenances communautaires, religieuses ou politiques qui peuvent finir par prendre le pas sur la fraternité. Une préoccupation qui conserve toute sa pertinence dans un pays où les autorités et les acteurs de la société civile multiplient les initiatives en faveur du dialogue, de la prévention des conflits et du vivre-ensemble. En 2025, plus d’une centaine de conflits communautaires avaient notamment été résolus dans le cadre d’actions conduites avec le ministère en charge de la Cohésion nationale et le Programme des Nations unies pour le développement (Pnud).
Pour Norbert Abekan, le malaise se lit jusque dans le rapport des Ivoiriens à leur propre identité nationale. Il s’interroge sur la portée des paroles de l’hymne national et invite à dépasser les discours pour privilégier les actes. « Que se taisent nos paroles pour que parlent nos actes », plaide-t-il, rêvant de revoir « le frère du Nord venir partager son kabato avec son frère du Sud assis à sa table avec son attiéké ».
Cette image de la table familiale résume sa conception d’une Côte d’Ivoire réconciliée avec elle-même. Du Nord au Sud, de l’Est à l’Ouest, en passant par le Centre, il appelle à renouer avec les passerelles de fraternité qui transcendent les origines et les appartenances. « Je veux revoir le frère de l’Est rejoindre le frère de l’Ouest sur le pont de lianes pour une randonnée avec le frère du Centre… Ce rêve est réalisable. C’est une question de volonté. Alors tomberont toutes nos chaînes de rancunes et de rancœurs dans nos cœurs, installées. Alors tomberont de nos yeux des écailles qui nous empêchent de voir celui qui n’est pas de ma région ou de ma religion, celle qui n’est pas de mon parti politique ou de mon pays comme une personne humaine à aimer », écrit-il.
Son message intervient alors que les pouvoirs publics ivoiriens continuent de renforcer les mécanismes institutionnels consacrés à la cohésion sociale. En septembre 2026, le ministère chargé de la Cohésion nationale a ainsi engagé la modernisation de son dispositif de planification et de suivi-évaluation, tandis que des organisations de la société civile étaient accompagnées dans leurs actions en faveur de la paix et du vivre-ensemble. Le père Abekan ne ferme donc pas la porte à l’espérance.
Pour lui, le retour à la fraternité demeure possible, à condition d’une volonté collective. « Alors tomberont toutes nos chaînes de rancunes et de rancœurs », affirme-t-il. Et de formuler son souhait ultime : voir les Ivoiriens et tous ceux qui vivent en Côte d’Ivoire « bâtir des ponts et des boulevards de la vraie fraternité ». Une ambition qui, à ses yeux, permettrait enfin à « l’amour et la vérité » de se retrouver, afin que « justice et paix s’embrassent ».
A.KONE